JAZZ. Ceprodige, originaire de Vivodine, invente unson des qu’il prend son violon.
Félix Lajko, une fleche a l’archet
Dimanche et lundi au Téatre de la ville des Abbesses, 20h 30.
Il n'est que 4 heures mais il fait deja sombre lorsque nous guittons Budapest et entrons dans la brume. Direction, la Serbie. Le ciel est bans la terre hongroise est plate, des rangées de pommiers se perdent dans le brouillard pesseux. Passé la frontiére, nous voici en Vivodine, - marche - contestée par les deux pays, aujourd'hui serbe mais encore peuplée d§une majorité de Hongrois. Félix Lajko vit dans un grand ensemble pres du centrre de Subotica (100000 habitants, employés principalement dans I'agroalimentaire). Sur le mur de son immeule, un graffiti clame: Ť Narod bira a ne Mira ť, le peuple choisit, par Mira (la fenne de Milosevic).
Il y a quelques semaines, les jeunes sont descendus sur la place de la Paix pour manifester contre Milosevic, el lajko a sorti son violon. La police lui est tombée dessus et a cassé l'instrument. Les morceaux sont dans un panier, dans sa chambre, entre les étuis de violon, la contrebasse. Les percussions. Sur la moquette impeccable, devant les rideaux de dentelle blanche, les instruments patinés ont l'air d'envahisseurs.
Lajko, 26 ans, parle a peine. Son regard effleure le votre puis se détourne avec un petit rire machinal. Il avait d'abord refusé la visite d'un journaliste. ŤIls vont encore mettre une de ces photos ennuyeuses. Moi, ce que je voudrais, c'est celle-ci.ť Il sort un cliché en couleur. Une vieille Opel décapotable, avec une alile désassortie, en panne au milieu des champs; un homme se penche sous le capot. Assise sur le dossier arrier, une belle fillle auxjambes nues; au volant, un Lajko boudeur, qui ronge son poing.
Cafés tsiganes. Félix Lajko - pull vague, tignasse blonde ciffée au râteau - a grandi avec sa mere a une soixantaine de kilometres de Subotica, sur la ferme de ses grands parents. Tres jeune, il apprend d'un vieux musicien a jouer de la citahre, une vforme locale a frettes permettant des mélodies complexes, avec trois séries de cordes fixes pour la pulsion rythmigue. A 9 ans, Félix s'échappe retrouver ses potes qui jouent dans les cafés tsiganes, et s'yfait une réputation de prodige. Lorsque, a l'adolescence, sa mere l'emmene vivre a Subotica, il ne s'habitue pas au nouvel environnement et tombe gavement malade: elle le ramene a la vie en lui offrant un violon.
Lajkó Félix FranciaországbanA 14 ans, le voila en train de s'enrager sur les sonates de Bach au conservatoire, glissant un refrain populaire au détour des arpeges. Il ne lui faudra que cinq ans pur affirmer un style unique. Son écriture est improvisée, fantaque, s'engouffrant parfois dans un maelström de grooves tsiganes pour s'échapper dans un monde de sensations fragiles, impressionnistes, dépouillées de toute sentimentalité.
A 18 ans, armé de la seule adresse de Mihaly Dresch (saxophoniste de jazz féru de musique traditionnelle), Lajko débarque a Budapest et y demeure huit mois. Le violon a l'épaule, il est pret a toutes les rencontres. Il se produit dans la formation de Mihaly Dresch, compose des musiques pour le théatre. Fait la connaissance d'un jeune coopérant francais, Davic Queinnec, qui n'a de cesse de le faire découvrir a la paris - il y fera un passage éclair en 1996, jouera pour la fete de la musique, et avec Bertrand Cantat de Noir Désir.
Il enregistre un album avec le Boban Markovic Orkestar. La formation de cuivres des films de Kusturica (celle que Goran Bregovic integre dans son groupe sous le nom de Fanfare des mariages et des enterrements). Dans un film noir et blanc de Sára Sándor (Vad, non distribué en France), il incarne, allégorie appropriée a son personnage, un violoniste qui joue pour les soldats russes, sous la neige, et tombe sous les balles, l'archet a la main. A Budapest, il fait surtout la rencontre de Vladimir Németh, patron du Tilos az Á, la boîte la plus branchée de la ville, qui se prend d'amitié pour lui et l'y fait jouer. Lorsque, quelques années plus tard, le clubperd son bail, Vladimir Németh se retourne vers l'organisation de tournées et de festivals et devient son agent.
Militant. Comme le violoniste, Vladimir est un militant de la culture tsigane: ŤLa communauté représente 6 ou 7% de la population hongroise. Lorsque le communisme est tomlé et que l'industrie socialiste s'est écroulée, les Tsiganes on été les premiers a perde leurs boulots. Ils ont été les grands losers de l'histoire carils n'ont pas su s'organiser en force politique, ils ne sont par seprésentés au Parlement et la plupart vivent dans des conditions inhumaines. Beaucoup de jeunes comptent sur la musique pour s'en trieer, mais leurs traditions se perdent, et meme leur langue.ť Le 1er février 2001, Ť Vova ť et ses amis feteront l'ouverture de la premiere radio en langue tsigane... Tout n'est par perdu.
Quant a Lajko, il est rentré a Subotica, ou il joue avec une formation a cordes, les Royal Shadows, son Ť Band of Gypsies ť local. C'est la qu'il préfere vivre, chez sa mere, mangeant le formage de chevre frais et les paprikas de la ferme. L'été, il n'est la pour personne : il part a la campagne des le matin, joue toute la journée pour le lac, les oiseaux, les arbes, les chiens : il semble avoir appris leur vocabulaire. En hiver, il travaille parfois dans la tres belle synagogue de Subotica, aujourd'hui vide (les Juifs ont été raflés par les nazis), ou au studio de son ami János Pap. La ville est belle aves sa large voie piétonne bordée de façades classiques, grouillante de monde malgré le froid et l'heure avancée. Dans les années 30,c'était une villégiature d'écrivains ; Kosztolyályi Dezsö et son cousin Csáth Geza y sont nés, et il flotte encore dans l'air un halo poétique. Félix aime sa ville et elle le lui rend bien :en septembre, on l'a décoré du Ť Pro Urbe ť, l'ordre du Mérite de Subotica.
Allumés. A l'entrée d'un immeuble moderne, deus hommes se matérialisent a nos cotes, deux personnages de film d'époque, en redingotes, bien allumés. Le baleze avec la toque de fausse fourrure et la queue de cheval s'appelle Istvan Levay, il enseigne la musique et c'est l'ami de Félix. L'ascenseur nous képose au dixieme étage de l'mmeuble, au studio de János Pap, immense, soviéteque et un peu décrépit. Ce n'est qu'un huit pistes analogique, mais le son slaque.
Fusion. Les morceaux de Lajko fusent dans toutes les directions : jazz, tsiganes, contemporains, parfois samba ou calypso, toujours acoustiques et incroyablement créatifs : pas une mesure identique a la précédente. Il y a des compositions pour grand orchestre et chanteuse d'opéra. Il y a le terrible Sarajevo, insoutentable avec ses bombardements de percussions et ses discours de Milosevic. Il y a la musiques du film Tockovi (Les Roues) de Dorde Milosavjevic, ou Lajko expérimente les effets (un son glacé, un efet de réverbération comme une haleine, un fééd-back ronflant sur la contrebasse...)
C'était avant son aventure avec Palotai, la star des DJs ongrois, une rencontre tres attendue par les milieux branchés, mais qui a convaincu le violoniste qu'il n'était par fait pour les machines. Pourqoui s'embarrasser de samples alors qu'il peut tout jouer live ?
Seul secret : les micros. Les enregistrements de cithare solo, réalisés en alnalogique, avec trois micros, crépitent d'aigus, et la résonance des basses vous balance a travers le corps des décharges de plaisir. Ce coté physique, immédiat, comble le gouffre entre la formation traditionelle de Lajko et les Ť nouvelles musiques ť de sa génération ; a surfer sur ses tempetes de cithar, on respire a pleinnez l'air du futur. Au fait, cette musique a-t-elle un nom ? La bande se marre. Ť C'est la transe de Subotica ! ť